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 L'Ukraine dans la stratégie du Rollback, 2e partie.

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Fritz
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MessageSujet: L'Ukraine dans la stratégie du Rollback, 2e partie.   Dim 26 Mar 2006 - 4:04



Rollback

2e partie

Néo-conservateurs


Le 21 janvier 2001, George Walker Bush est investi quarante-troisième président des Etats-Unis. Dès lors, son administration adopte une attitude résolument offensive dans les Républiques d’ex-URSS. Condoleezza Rice, l’actuelle secrétaire d’Etat américaine, a été experte du Kazakhstan, le géant économique de l’Asie centrale, au sein de la compagnie pétrolière américaine Chevron. Néanmoins, le président du pays, Noursoultan Nazarbaïev, sera l’un des piliers de l’Organisation de Coopération de Shanghaï (OCS), fondée en 2001 par la Russie, la Chine et quatre pays d’Asie Centrale pour réagir aux ambitions des Etats-Unis dans la région. Quant aux deux petits pays voisins, le Kirghizstan et le très stratégique Tadjikistan, puisqu’il jouxte l’Afghanistan, Washington va s’en faire des alliés. Si ces derniers ont suivi la consigne de l’OCS qui demandait en 2005 la fermeture des bases américaines sur leur territoire, ils ont fait machine arrière suite à de généreuses proposition financière formulées dans l’urgence par Donald Rumsfeld. L’Ouzbékistan, plus étendu, situé au centre du dispositif, a par contre maintenu ses exigences vis-à-vis de Washington.

De l’autre côté de la mer Caspienne, dans le Caucase, les Etats-Unis se sont appuyés sur le double jeu joué par l’Azerbaïdjan vis-à-vis de Washington et de Moscou. En Géorgie voisine, la révolution des Roses de 2004 fait basculer le pays dans le camp américain, mettant le point d’orgue à la sécurisation de l’oléoduc « Bakou-Tbilissi-Ceyhan », achevé en mai 2005, et destiné à acheminer le pétrole depuis les gisements de la Mer Caspienne directement vers la Turquie, en contournant les infrastructures russes.

Ukraine

C’est cependant en Ukraine, morceau de choix de toutes les Républiques ex-soviétiques devenues indépendantes, que les Néo-conservateurs vont remporter leur plus beau succès. L’Ukraine est la plus grande puissance agricole de toute l’ex-URSS. Elle possède un vaste accès stratégique sur la Mer Noire, dont le fleuron est le port de Sébastopol, en Crimée, où est basée la flotte russe, moyennant loyer. Elle occupe géographiquement une bonne partie de la zone de passage potentiel des hydrocarbures de l’Asie Centrale et de la Mer Caspienne vers l’Union européenne. En ce sens, elle a achevé en 2001 la construction d’un oléoduc stratégique financé par les Etats-Unis. Il relie le grand port d’Odessa, sur la Mer Noire, à Brody, une petite ville ukrainienne proche de la frontière polonaise, c’est-à-dire à l’Union européenne. Pour toutes ces raisons, le champ de bataille politique ukrainien est primordial pour les Etats-Unis. Sans compter que Kiev est rien moins que le berceau de la civilisation russe : aucun manuel d’Histoire soviétique n’oubliait de rappeler qu’en l’an 862 de notre ère, Kiev avait été la toute première capitale historique russe, bien avant Moscou. Pour la Russie, un succès significatif de la Maison Blanche en Ukraine serait une gifle.

ONG

C’est le scrutin présidentiel de 2004 qui va y ouvrir aux néo-conservateurs américains les portes du succès. Washington a le choix entre deux candidats. Le premier, Viktor Ianoukovitch, premier ministre du président sortant Léonid Koutchma, lui-même ancien apparatchik soviétique ; volontiers présenté par les médias occidentaux comme un pion de Vladimir Poutine, il est en réalité un autocrate ménageant à la fois le Kremlin et la Maison Blanche – il est l’un des acteurs du projet du pipeline Odessa-Brody. Le second, Viktor Ioutchenko, un banquier blanchi sous le harnois et sans scrupules, est ouvertement pro-américain. Il est marié à une consultante financière américaine qui dira de son époux : « Il était […] partisan de l’économie de marché. J’ai trouvé très intéressant que quelqu’un d’aussi jeune […] ait une vision si résolument occidentale de l’économie. » Entre, d’un côté, un interlocuteur installé mais imprévisible, et de l’autre, un challenger pro-américain, Washington a de longue date choisi ce dernier. Dans le contexte ukrainien, où une élection présidentielle, même imparfaite, peut suffire à faire basculer les choses, les Etats-Unis disposent d’une plus grande marge de manœuvre que dans un Kazakhstan verrouillé par des équilibre tribaux séculaires. Il n’empêche qu’il leur faut agir avec plus de doigté que dans un Kirghizstan où quelques millions de dollars suffisent à acheter l’implantation d’une base militaire américaine.

Ce sont donc des armes politiques peu repérables qui vont être déployées : les grandes ONG américaines dans un premier temps, la force des médias dans un second. D’abord les ONG : l’USAID, (United States Agency for International Development), l’IRI, (International Republican Institute) ; le NED (National Endowment for Democracy – « Fondation Nationale pour la Démocratie ») ; le NDI (National Democratic Institute), pour ne citer que les plus puissantes. Ce sont des structures de droit privé, d’où leur statut d’ONG, mais elles sont financées, donc contrôlées, par les institutions d’état américaines.

L’USAID, par exemple, se définit elle-même comme « une agence indépendante qui fournit une assistance économique, humanitaire et de développement dans le monde, en soutien aux objectifs politiques des Etats-Unis. [Elle] rend compte au secrétaire d’Etat [Colin Powell à l’époque]. » Au cours de la campagne présidentielle ukrainienne de 2004, l’USAID finance ainsi la création d’une organisation ukrainienne, le « Centre pour les Réformes Politiques et Juridiques », partisane du candidat Ioutchenko, et le « Centre pour la Réforme de l’Education Ukrainienne », qui produit des émissions télévisées et radiophoniques pour « éduquer les citoyens dans le domaine de la réforme de l’économie et du gouvernement. » Dans le domaine des médias, elle finance des clubs de presse et des formations pour journalistes. Une autre ONG est également impliquée : l’IRI. Financée l’USAID et par le NED, lui–même financé par le Congrès américain, elle est aujourd’hui présidée par Lorne Craner, qui a travaillé trois ans aux Département d’Etat américain. L’année qui a précédé l’élection présidentielle, elle a financé une rencontre aux Etats-Unis entre Viktor Ioutchenko, Dick Cheney et Richard Armitage, le secrétaire d’Etat adjoint américain. Quant au NDI, aujourd’hui présidé par Madeleine Allbright, ancienne Secrétaire d’Etat, il a été financé par le Département d’Etat à hauteur de 48 millions de dollars en 2003. Au cours de la campagne électorale de 2004, il finance et organise le « Comité des Electeurs Ukrainiens » qui doit fournir des commissaires et des observateurs électoraux au moment du scrutin présidentiel.

Ce travail de fourmi nécessite d’innombrables « petites mains ». L’une d’entre elles, le lieutenant-colonel Robert Slimp, ex-chapelain de l’armée américaine au Viêt-Nam reconverti au sein de la Presbyterian Church in America pendant la campagne électorale, résume la situation : « Le président Bush a en fait donné 65 millions de dollars à des fonds américains pour soutenir les organisations pro-Ioutchenko ».


Victoire

Le dimanche 31 octobre 2004 a lieu le premier tour de l'élection présidentielle ukrainienne : les deux adversaires sont dans un mouchoir de poche, et aucun d’entre eux n’a emporté la majorité qualifiée. Le second tour a lieu trois semaines plus tard, le 21 novembre. Viktor Ianoukovitch, le candidat du pouvoir en place, en est proclamé vainqueur. Les ONG et la Maison Blanche, relayée par les médias, entrent en action. Les nombreux observateurs électoraux formés par le NDI et par les organisations ukrainiennes en vue à Washington [6] font chorus : la victoire de Viktor Ianoukovitch a été obtenue par des fraudes et elle est invalide. La place de l’Indépendance voit affluer des manifestants venus soutenir le candidat malheureux, attirant les caméras de télévision du monde entier. Le président Bush lui-même intervient, n’hésitant pas à évoquer l’idée d’un « troisième tour », qui est finalement improvisé le 26 décembre. Cette fois, le poulain de la Maison Blanche l’emporte. Le 25 janvier 2005, Viktor Ioutchenko prête serment. Onze jours plus tard, le 5 février, il est à Washington, où il rencontre le vice-président américain Dick Cheney. Le surlendemain, il est avec Richard Armitage, le sous-secrétaire d’état américain. Il est invité à une réception organisée par le NED, l’IRI et le NDI.

Aux Etats-Unis, les méthodes mises en œuvre par les Néo-conservateurs en Ukraine suscitent de l’irritation. Ron Paul, un membre du Congrès, publie sur un site web gouvernemental un brûlot intitulé « L’hypocrisie américaine en Ukraine » : « le gouvernement des Etats-Unis a fourni des millions de dollars à la Poland-America-Ukraine initiative, une organisation intergouvernementale gérée par Freedom House [ une ONG américaine ]. Le PAUCI a redistribué l’argent du gouvernement américain à des ONG ukrainiennes, parmi lesquelles un grand nombre soutiennent ouvertement Viktor Ioutchenko. […] » Le Congressman mentionne un investissement de « plusieurs millions de dollars » effectué en Ukraine par l’agence privée Development Associates « au mois de mai [2004] ». Ladite agence confirme avoir reçu 4,48 millions de dollars en prévision des élections ukrainiennes. Ron Paul conclut : « Nous ne savons pas exactement combien de millions – ou de dizaines de millions – de dollars le gouvernement des Etats-Unis a investi dans les élections ukrainiennes dans le but d’en influencer le cours. Ce que nous savons, c’est que la majeure partie de cet argent avait pour objet de soutenir un candidat précis, et qu’à travers toute une série d’ONG intermédiaires – américaines tout autant qu’ukrainiennes, des millions de dollars ont fini par servir de soutien au candidat Viktor Ioutchenko. » Le 10 décembre 2004, entre les deux tours des élections, l’agence de presse américaine Associated Press remarquait : « L’administration Bush a dépensé plus de 65 millions de dollars ces deux dernières années pour soutenir des organisations politiques en Ukraine, payant à Viktor Ioutchenko des voyages pour rencontrer des leaders américains, et contribuant à mettre en place les sondages de sortie des urnes qui l’ont donné vainqueur du scrutin du mois dernier. »

L’émoi suscité par opérations de Washington en Ukraine finira par déplaire à la Maison Blanche, au point qu’elle publiera un démenti officiel cité par l’AFP : « En réaction aux interrogations au sujet de l’argent du contribuable américain qui aurait déferlé sur l’opposition, la Maison Blanche a démenti avoir soutenu un candidat particulier lors des élections en Ukraine […] ».

Les protestations surgies ici et là aux Etats-Unis n’auront pas de suite : seules resteront dans l’esprit des Américains et des Occidentaux en général les images idylliques de foules bravant le froid au nom de la Liberté et de la Démocratie. Une opération de communication menée avec un brio consommé. L’Ukraine, joyau de l’ex-URSS, clé du transit d’hydrocarbures entre l’Europe et l’Asie centrale, est tombée sous la houlette de Washington dans l’enthousiasme général. Les apôtres du New American Century viennent de prouver que leurs conceptions ne sont pas utopiques.


Pierre-Antoine Briandet





[1] Interview de Zbigniew Brzezinski dans le Nouvel Observateur du 15 janvier 1998.
[2] Publié sur internet :
http://www.newamericancentury.org/
[3] Le texte du Silk Road Act peut être trouvé sur Eurasianet :
http://www.eurasianet.org/resource/regional/silkroad.html
[4] « L’avenir se joue en Irak », Défense & Sécurité Internationale n°1, février 2005, p.19.
[5] Cité par Le Monde, 11 mars 2003.
[6] Au premier rang desquelles « l’Ambassade de Dieu », une très importante secte évangéliste ukrainienne qui, comme le président américain et plusieurs de ses proches collaborateurs, se réclame du mouvement des Born Again Christians. Elle a participé à la formation d’observateurs électoraux pour la campagne de 2004 (mille cinq cents).
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